A Dasso dans la commune de Ouinhi le samedi 15 août 2020, les autorités locales ont empêché le professeur Joël Aïvo d’entretenir les jeunes gens qui l’ont invité pour une causerie sur l’état des pays. La police républicaine a été appelée à la rescousse pour veiller au sursis de la rencontre. Situation qu’a dénoncée et déplorée l’agrégé des facultés de Droit, tout en réussissant à passer le message qu’il portait, au-delà de l’auditoire mobilisé.

Par Folashadé Manu

Peu après 11 heures et demie ce samedi 15 août 2020, à l’entrée de la Commune de Ouinhi, dans l’arrondissement de Dasso, le ciel est couvert et annonce un mauvais temps. Sur la cour de l’Epicentre de Hunger Project sis au village de Bossa, paradoxalement, une forme de récréation s’anime. La quarantaine de jeunes gens invités à la causerie avec le professeur Joël Aïvo, arrivent avec empressement et attendent, curieux, l’orateur du jour. Les initiateurs de la rencontre font face à un obstacle: le Chef d’Arrondissement de Dasso, Cyprien Padonou, s’oppose à la tenue de l’événement. Un mauvais temps avant l’heure, car quelques gouttes de pluie finissent par tomber. L’élu communal prétend ne pas en être informé ni avoir autorisé une séance avec l’invité annoncé. En face, les responsables du creuset des jeunes leaders de Ouinhi, surpris, expliquent qu’ils s’agit d’une réunion entre amis dans une enceinte privée. Ils précisent qu’en raison de la Covid-19, le nombre de participants est limité à 50, l’invité et son staff compris. L’élu communal semble avoir prononcé son verdict: l’activité n’est pas autorisée. A ses côtés, l’adjoint au Commissaire de Ouinhi est aux ordres, soutenu par un détachement de policiers transportés sur les lieux dans deux véhicules pickup. Le dispositif sécuritaire n’a pas l’air hostile mais se fait dissuasif. Entre temps, le professeur Aïvo est arrivé sur place. Son staff rejoint les organisateurs et tous poursuivent les conciliabules avec le chef d’arrondissement et le Commissaire. Chacun s’entretient de temps en temps avec sa hiérarchie et semble conforté par les instructions reçues. Pour preuve, quand intervient Joël Aïvo pour comprendre, il se laisse dire par Cyprien Padonou que le Maire n’a pas donné son accord pour que tienne la réunion. Il est renforcé par le chef des policiers sur place sui signifie qu’il fera intervenir ses hommes si les organisateurs insistent pour tenir l’activité. L’orateur et invité des jeunes leaders de Ouinhi, en bon pédagogue et sachant du Droit explique que cette décision n’est pas légale. Ni la Constitution, ni la loi n’obligent des citoyens à obtenir une autorisation pour se rencontrer en privé et discuter entre eux, précise-t-il. Ses interlocuteurs ne l’entendent pas ainsi, et lâchent : « nous avons reçu les instructions ». L’étonnement est général et les témoins de la scène impressionnés. Les conversations en petits groupes font le procès d’un déni de démocratie. Certains soupçonnent un complot contre l’initiative des jeunes.

Joël Aïvo tenant son entretien debout, hors salle avec un auditoire captivé

Interrogés sur les dispositions prises pour la tenue de la séance, les organisateurs affirment avoir demandé pour l’occasion la salle de conférence de l’Epicentre du Hunger Project auprès du Comité de gestion du site qui l’a accordée. Puis la facture émise par le gérant de l’espace a été réglée. Insuffisant, rétorque le Chef d’arrondissement qui pointant un crime de lèse-majesté, campe sur son refus de voir ses concitoyens s’entretenir entre eux. Lui devrait être informé et prendre des dispositions de sécurité pour la tenue sans risque de la rencontre, faute de quoi il ne laisse pas faire, fait-il comprendre. Après moult consultations, le prof Aïvo et sa suite décident de repartir. Un bref propos de remerciement et d’encouragement, presque deux heures d’attente après, est adressé en plein-air aux participants, désormais rejoints par de nombreux curieux, sous le soleil maintenant brillant, mais qui n’a démotivé personne.

Le cortège de véhicules du prof Aïvo est reparti quelques instants plus tard. Son agenda est modifié : une visite prévue à des femmes productrices et transformatrices de noix de palme était prévue, de même qu’à une autorité, mais ces deux visites sont annulées. La Police républicaine, postée à la sortie de la commune, à la hauteur du pont de Kpédékpo, semble s’être assurée que la délégation a bien quitté la commune de Ouinhi, après son départ de Dasso.

Encadré :

Rencontre empêchée mais pas le message

Avant de prendre congé des jeunes gens de Ouinhi venus l’écouter, le professeur Joël Aïvo les a remerciés de leur déplacement et de leur patience plus de deux heures durant dans l’attente du démarrage de la séance. Il a signifié à son auditoire qu’il n’est venu au nom d’aucun parti politique, mais plutôt pour défendre le pays. Malheureusement, constate l’orateur, le Maire a utilisé la Police pour empêcher des citoyens béninois de se parler entre eux de leur pays. Le professeur décide alors de résumer le message qu’il avait prévu de passer, et appelle les jeunes de Ouinhi à ne plus avoir peur et de le rejoindre pour défendre le Bénin. Car beaucoup craignent de ne pouvoir s’exprimer à l’occasion de la prochaine élection présidentielle, dira-t-il, avant d’ajouter : « nous ferons en sorte que la prochaine élection soit une fête. Voilà ce que je venais vous dire, mais nous avons été empêchés de discuter entre nous, contre la loi et la Constitution. Les autorités publiques n’ont pas le droit de nous empêcher de parler de notre pays. Mais n’ayez pas peur, il n’y en a plus pour longtemps. L’élection présidentielle sera ouverte et cette page sera tournée. Nous ferons en sorte que le verrou du parrainage saute et ne soit un obstacle pour quiconque veut être candidat, afin de donner une chance à l’alternative et l’alternance pour que après, notre pays soit uni et apaisé. Nous allons faire en sorte que plus aucun maire n’empêche les Béninois de se parler entre eux ».

« Nous ferons en sorte que le verrou du parrainage saute et ne soit un obstacle pour quiconque veut être candidat, afin de donner une chance à l’alternative et l’alternance »

Alors qu’il a accordé cinq minutes à Joël Aïvo pour dire son mot d’au revoir à l’assistance, le Commissaire de police n’a pu compter le temps. Et lui et ses hommes étaient visiblement pénétrés par les propos tenus par le professeur. Mais pas seulement eux : le Chef d’arrondissement lui aussi a gobé, admiratif, le message.

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