Le 20 décembre 2023, la mosquée de Houinmè “Tout Chaud” est prise d’assaut par la police en pleine prière. Depuis, l’Imam adjoint, Nourou Deen Abissola, est introuvable. Leader spirituel et figure montante de l’opposition, il cristallisait les espoirs d’un peuple en quête de justice. Son absence soulève bien plus que des questions : elle révèle un malaise profond au cœur de la République

Porto-Novo, une ville empreinte d’histoire et de ferveur religieuse, vit depuis quelques mois au rythme d’une disparition qui ne cesse de hanter les esprits. Dans les rues sablonneuses du 4ème arrondissement, le silence s’est fait pesant depuis ce funeste mercredi 20 décembre 2023. Une date inscrite au fer rouge dans la mémoire collective des fidèles de la mosquée de Houinmè «Tout Chaud». Ce jour-là, l’Imam adjoint, LANIKPEKOUN Nourou Deen Abissola, a disparu. Un homme de foi, mais aussi de convictions politiques fortes, dont l’absence est aujourd’hui devenue le symbole d’une lutte plus grande, plus sourde, entre liberté de culte et liberté d’opinion.

Un guide spirituel devenu voix politique

Loin de se contenter des prêches traditionnels, Nourou Deen portait dans ses sermons un souffle de justice sociale, une lecture engagée du Coran et un appel constant à la responsabilité citoyenne. Une voix qui dérangeait.

Âgé de 54 ans, Nourou Deen Abissola était bien plus qu’un prêcheur. Figure respectée et aimée, aussi bien par les musulmans que par de nombreux habitants de Porto-Novo sans distinction de foi, il incarnait cette voix apaisante et ferme qui prônait la paix, la justice et la cohésion sociale. Chaque vendredi, sa voix s’élevait dans l’enceinte de la modeste mosquée, rassemblant une foule grandissante, avide d’entendre ses enseignements tirés du Saint Coran, mais aussi ses allusions pleines de sagesse sur l’état de la nation.

Mais cette popularité, adossée à une forte présence politique, a fini par le placer dans le collimateur du pouvoir. Car LANIKPEKOUN Nourou Deen n’était pas qu’un homme de Dieu. Il était aussi un fervent membre du parti « LES DÉMOCRATES », principal mouvement de l’opposition dans la 19ème Circonscription Électorale. Dans le 4ème arrondissement de Porto-Novo, il représentait un pont entre la spiritualité et la politique, une rare figure de réconciliation entre deux mondes souvent cloisonnés.

Ce double engagement, toutefois, n’était pas sans conséquences. Dans une période où le climat politique est marqué par une répression croissante, où la parole critique est souvent synonyme de mise au ban, l’ascension de l’Imam adjoint devenait insupportable pour certains. Les soutiens du régime dit de la Rupture, inquiets de l’influence que l’homme de foi pouvait exercer sur une jeunesse en quête de repères, ont rapidement désigné Nourou Deen comme une menace.

Les faits le confirment : plusieurs convocations à la police, des descentes musclées au domicile de l’imam et même à la mosquée, des arrestations de fidèles, de proches et de militants, souvent sous des prétextes aussi vagues que fallacieux. Ces actions répressives n’ont fait que renforcer sa légitimité aux yeux de la population, mais elles annonçaient aussi, insidieusement, le drame à venir.

La descente du 20 décembre : prière interrompue, destin brisé

Ce jour-là, la mosquée de Houinmè s’est transformée en théâtre de la peur. Entre débandades et cris paniqués, l’Imam adjoint disparaît. L’État nie, la rue s’interroge.

Le vendredi 20 décembre 2023, alors que la prière battait son plein, la mosquée fut brusquement envahie. Un détachement de la police, armé et sans sommation, fit usage de gaz lacrymogènes. Le lieu saint, théâtre d’un moment sacralisé par les fidèles, fut transformé en champ de bataille. Mais l’Imam adjoint, grâce à la réactivité et à la solidarité de ses partisans, parvint à échapper à l’arrestation. Une fuite, certes, mais une fuite vers où ?

Des informations glanées auprès de la coordination nationale du parti LES DÉMOCRATES font état d’une sortie vers un pays limitrophe, puis d’une destination finale en Guinée. Mais depuis ce moment, silence radio. Aucun appel, aucune preuve de vie. La thèse de l’exil volontaire peine à convaincre les proches. La douleur est vive chez les siens, et les interrogations fusent : a-t-il été rattrapé par les forces de l’ordre ? A-t-il été enlevé, déporté vers un lieu inconnu ? Ou, hypothèse plus funeste encore, aurait-il été exécuté ?

Son absence résonne comme un cri dans le silence. Dans les quartiers de Porto-Novo, les murmurent s’épaississent, les regards se font plus lourds. Car en dépit du climat de peur, nombreux sont ceux qui continuent à s’interroger. Pourquoi s’en prendre à un homme de foi ? Pourquoi criminaliser une foi qui cherche à éclairer le chemin de la paix ? Pourquoi diaboliser une pensée politique alors qu’elle s’exprime dans le cadre républicain ?

La situation du parti LES DÉMOCRATES n’est guère plus rassurante. Malgré sa reconnaissance officielle, les autorisations administratives ne suffisent plus à garantir la tenue de ses activités. Réunions dispersées, meetings interdits, militants arrêtés. Un climat de tension palpable étouffe la démocratie béninoise. L’affaire Nourou Deen devient ainsi un miroir grossissant de ce que vivent tant d’autres opposants, moins visibles peut-être, mais tout aussi menacés.

Où est Nourou Deen ? Silence, soupçons et colère populaire

Exil ? Arrestation secrète ? Assassinat ? Le mystère s’épaissit. Famille, fidèles et militants s’enfoncent dans l’inquiétude, pendant que le régime garde le silence. Mais la mémoire collective, elle, ne lâche pas.

Dans ce contexte, la disparition de Nourou Deen est un symbole. Celui d’une nation qui vacille entre autoritarisme rampant et aspiration populaire à la liberté. Celui d’une foi confrontée à l’incompréhension, voire à la persécution. Celui, enfin, d’un homme qui, au nom de ses convictions, a peut-être payé de sa vie sa liberté de penser.

Les autorités, quant à elles, brillent par leur mutisme. Aucune déclaration officielle, aucune enquête connue, aucun geste d’ouverture. Ce silence alimente toutes les suspicions, toutes les colères. Il met aussi en lumière la difficulté pour de nombreux Béninois de vivre librement leurs engagements, qu’ils soient religieux ou politiques.

Dans un pays qui se veut démocratique, où la pluralité d’opinions est censée être garantie, la disparition de LANIKPEKOUN Nourou Deen Abissola pose une question fondamentale : jusqu’à quand le silence servira-t-il de réponse aux cris de justice ?

Aujourd’hui, la voix du prêcheur s’est tue. Mais ses paroles, elles, résonnent encore. Elles vivent dans le souvenir des fidèles, dans les discussions feutrées des maisons closes, dans les regards inquiets des militants. Elles vivent, surtout, dans cette flamme qui ne demande qu’à être rallumée : celle d’un Bénin libre, juste, où nul ne devrait disparaître pour avoir cru en la paix et en la parole. Pour ce militant du 4ème arrondissement; «Le combat pour la vérité ne fait que commencer.»

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