«Nouveau départ ou rupture ». C’est sous le signe de ces concepts que l’actuel locataire du palais de la Marina, soutenu par une forte coalition, a pris le destin du Bénin en main le 6 avril 2016.Espoir et enthousiasme du peuple vis-à-vis de ce nouveau pouvoir qui venait de s’installer. Et il y avait de quoi, au regard des hommes et femmes qui s’étaient engagés aux côtés de Patrice Talon à l’époque. Un savant métissage d’acteurs politiques résolument décidés à gérer autrement les affaires de la cité. Après quatre ans de pouvoir, les sentiments sont au désenchantement total. Beaucoup de cadavres meublent les placards de la rupture, au grand dam des Béninois, complètement désabusés.

De mémoire d’homme, jamais autant de sang n’a coulé sous un règne depuis l’avènement du renouveau démocratique issu de l’historique conférence nationale des forces vives de février 1990.Pas forcément que les régimes qui se sont se succédé depuis 1990 aient été des reflets d’un havre de paix. Mais avec le vent de la démocratie qui avait commencé par souffler dans le pays, démocratie renforcée par un arsenal politique solidement assis sur la constitution du 11 décembre 1990, les différents princes qui ont pris les rênes du pouvoir au Bénin ont essayé, autant que faire se peut, de gouverner conformément aux textes de la république. Chaque institution essayait de jouer sa partition dans un système de séparation rigide des pouvoirs. Si l’Exécutif restait omnipotent, le chef de l’Etat tentait de reconnaitre et de respecter les prérogatives consacrées aux autres institutions de la république. Il incarnait le pouvoir d’Etat. Il gouvernait le pays. Il impulsait et imposait sa vision aux populations. Pendant ce temps, le parlement, tout en légiférant, exerçait le contrôle nécessaire requis aux fins de temporiser les ardeurs hégémonistes de l’Exécutif, le cas échéant. Nicéphore Soglo, Mathieu Kérékou-paix à sonâme- et Boni Yayi ont, autant qu’ils le pouvaient, contribué à faire rayonner la démocratie béninoise, devenue un modèle dans la sous-région. Les mésententes au sein de la classe politique ne manquaient point. Seulement, dans la résolution des différentes crises intervenues, chaque acteur politique donnait pouvoir aux textes de la république, de sorte que le différend trouvait solution sans beaucoup de dégâts, sans que le sang coule. Jusqu’en avril 2016. Le régime de la rupture prit les commandes du navire. Et tout vira quasiment au rouge.
Violence, sang, cadavres
Propos prémonitoires que ceux tenus par l’actuel président de la Cour constitutionnelle, Joseph Djogbénou-il n’occupait pas en ce moment le prestigieux poste – ? Jamais, les Béninois ne pouvaient imaginer le scénario que le régime de la rupture se mit à dérouler suite à cette « prophétie » de l’un des plus ardents et les plus actifs défenseurs des droits de l’homme sous le règne de Boni Yayi. A quelques différences près, Joseph Djogbénou avait lancé : « Nous gouvernerons avec la ruse et la rage ». Ruse et rage. Les mots, source de tous les maux des Béninois depuis, venaient d’être lâchés par qui de droit. La suite ne fut pas heureuse, évidemment.
Avant avril 2016, le droit de grève était un droit protégé par la constitution. Avec son corollaire ,le droit de manifester pour marquer sa désapprobation face à une décision gouvernementale qui sortait du cadre prévu par les textes de la république, notamment la constitution du 11 décembre 1990. Avec l’avènement de la rupture, le droit de grève fut supprimé, sinon tellement réglementé que tous les candidats à la grève étaient d’avance découragés. Au début de la rupture, certains syndicalistes qui avaient osé défier l’autorité du pouvoir en ont eu pour leurs comptes. Ils furent réprimés dans le sang. Certains s’étaient retrouvés au CNHU de Cotonou pour y subir des soins. Le sans avait coulé.
Quant aux manifestations sur le campus universitaire d’Abomey Calavi, c’est une autre paire de manches. Les franchises universitaires sont devenues un concept vidé de tout son sens. La police républicaine descendait régulièrement sur le site et ramenaient tous les « subversifs » à l’ordre. Pas toujours selon les règles de l’art. Souvent, la descente des flics sur le campus d’Abomey Calavi faisait gicler du sang. La dernière en date est celle du 24 mars 2020. Conséquence, l’étudiant Théophile Dieudonné Djaho y perdit la vie. Il fut enterré samedi dernier seulement, 20 juin, dans son village natal, dans le Couffo. Théophile Djaho avait reçu une balle dans le dos, tirée par un élément de la police républicaine dépêchée sur le campus à effet d’y ramener l’ordre.
Mais avant Théophile Dieudonné Djaho, on pense à dame Prudence Amoussou, elle aussi tombée sous les balles des forces de l’ordre débarquées à Cadjehoun à l’occasion des émeutes qui ont suivi les législatives exclusives de Mai 2019. Le corps de Prudence Amoussou-paix à son âme- se trouve toujours dans un placard à la morgue du CNHU de Cotonou.
Que dire des victimes dénombrées à Tchaourou, Savè et environs, toujours dans le cadre des protestations postélectorales de Mai 2019 ? Sans oublier des agents de sécurité tombés sous les méchantes flèches empoisonnées des chasseurs traditionnels appelés à la rescousse par les populations, alors dépassées par les sanglantes répressions, œuvres des agents de l’ordre qui avaient invoqué la « légitime défense » pour justifier leur furie contre les populations . Jamais auparavant, on avait assisté à des élections aussi controversées que sanglantes.
Le régime du nouveau départ avait été appelé de tous leurs vœux par la majorité des Béninois qui aspiraient réellement à un changement après deux mandats de Boni Yayi. En aspirant à l’alternance, les Béninois souhaitaient voir une autre manière de gérer leur pays. Une nouvelle gestion à même de conforter les acquis démocratiques, alors mis à mal par le locataire du palais de la Marina d’alors en fin de bail. Les Béninois ne pouvaient jamais s’imaginer un seul instant que sous le règne de la rupture le sang coulerait autant. Jamais, les Béninois ne pouvaient s’imaginer que leur démocratie connaitrait un recul aussi criard. Jamais, ils ne pouvaient imaginer que les institutions de contrepouvoir qui fonctionnaient au mieux des intérêts du pays démissionneraient si piteusement, et de surcroit, en bloc. Heureusement que 2021 n’est plus loin. Mais là encore ?…
Manu Folashadé










