
La Société nationale des Eaux du Bénin (SONEB) ne sera plus managée par un agent de la fonction publique. L’administration de la maison des eaux relèvera désormais du ressort d’un opérateur privé. Le conseil des ministres du 24 juillet dernier a définitivement scellé le sort de la Soneb. Sans quitter l’escarcelle de l’État, la Soneb sera dirigée comme une société privée, avec toutes les conséquences juridiques d’un tel statut. Pourquoi le gouvernement opte-t-il pour cette option ? Ce faisant, la maison des eaux ne finira-t-elle pas en eau trouble ?
« Sur la base des études commanditées par le Gouvernement, l’option « mandat de gestion » paraît la mieux adaptée dans le cadre de cette réforme. Elle consiste à confier la gestion de la société, dans son état actuel, à un opérateur privé sélectionné par appel d’offres et pour une durée de quatre ans. Dans ce schéma, l’Etat reste le seul actionnaire et le mandataire de gestion a pour vocation d’assurer une bonne gestion de la société. A cet effet, il mettra en place le dispositif requis pour atteindre les objectifs.
Suivant ces principes, l’opérateur privé sera rémunéré pour ses prestations. Dans ce modèle, outre l’avantage comparatif du coût, la modernisation de l’entreprise publique à travers un transfert progressif de compétences et du savoir-faire, est attendue au profit du personnel local.Le Conseil a approuvé ce compte rendu d’étape et instruit le Ministre de l’Eau de conduire le processus à son terme. ». Extrait du conseil des ministres du 24 juillet 2019.
Voilà qui fait basculer la Société nationale des eaux du Bénin-Soneb- dans le registre des sociétés publiques béninoises, mais gérées par des privés. Eux, essentiellement mus par le lucre et l’intérêt personnel. Or, le domaine ici concerné reste hautement stratégique : « l’eau est source de vie », admet-on de façon unanime et sous tous les tropiques. En confiant la gestion de la Société nationale des eaux du Bénin, Soneb à une structure privée, l’État a-t-il analysé tous les enjeux liés à cette matière ?
Certes, le communiqué du conseil des ministres prend soin de préciser pudiquement : « Dans ce schéma, l’Etat reste le seul actionnaire et le mandataire de gestion a pour vocation d’assurer une bonne gestion de la société ». Doit-on en déduire qu’aucun cadre de l’administration publique n’est à même de conduire les destinées de cette maison au mieux des intérêts des Béninois ? Car, in fine, c’est de l’intérêt général qu’il s’agit. L’heureux opérateur privé à qui il sera échu l’honneur de diriger la Soneb saura-t-il concilier l’intérêt général et ses propres intérêts ? Ce n’est pas évident. En privilégiant le choix de « mandat-gestion », le pouvoir de la rupture a-t-il pensé aux caprices développés par certains opérateurs privés surtout en situation de monopole ? Le gouvernement est-il convaincu d’avoir pris toutes les dispositions à effet de canaliser les appétits gloutons propres à tout entrepreneur en partenariat avec l’Etat ? Autant d’interrogations, devenues des préoccupations auxquelles le régime devra apporter des réponses justes, surtout apaisantes et convaincantes.
Comme le port de Cotonou?
On se souvient de tout le tintamarre généré par la mise en gérance du Port autonome de Cotonou, considéré comme l’un des fleurons de l’économie nationale. Au nom des réformes made in Rupture, le port de Cotonou fut balancé dans le giron du Port of Atwerp international(PAI) filiale du Port d’Anvers. Depuis, le poumon de l’économie béninoise se porte-t-il mieux ? Il est permis d’en douter, malgré la forte campagne médiatique en faveur des « prouesses »des nouveaux patrons de la structure. Au même moment, le port de Lomé continue d’être géré par un agent permanent de l’Etat. Et ce port n’a absolument rien à envier au nôtre. Au contraire. Idem du port d’Abidjan, pour la Côte d’Ivoire ou du port de Tema pour le Ghana.
Ces pays continuent de croire au management, au savoir-faire, à la compétence de leurs cadres. Là-bas, évidemment, on ne parle pas de désert de compétence. Et le « partenariat public-privé », autre pompeux concept au nom duquel le patrimoine de l’Etat subit constamment des « bradages » en faveur des privés parait inoppérant. Passe encore si par cette option, on privilégiait les nationaux. Il n’en est rien. Ici, tout va aux expatriés, devenus prophètes au Bénin du nouveau départ.
On se rappelle des conditions un tantinet nébuleuses dans lesquelles le parc national de la Pendjari passa sous la gestion des Sud-Africains de African Park Network. Pour des questions de rentabilité ? On ne le saura peut-être jamais. Ce qu’on sait, par contre, et qu’on ne saurait oublier, c’est le kidnapping de deux touristes français et de leur guide béninois. Fiacre Gbédji- tel était son nom- sera crapuleusement tué par les djihadistes ravisseurs, alors que les deux touristes français sont retrouvés. Le fâcheux incident intervenait le 1er mai dernier. Or jamais, le parc de la Pendjari n’a vécu pareil drame quand il était géré par l’administration publique, via « Les eaux et forêts ».
Revenant à la nouvelle situation de la Soneb, il est simplement souhaitable que l’option retenue par le pouvoir de la rupture soit la meilleure pour les Béninois. Il n’y a presque pas de jour où des milliards de nos francs ne soient brandis, comme participant de la politique du gouvernement dans sa volonté de rendre disponible l’eau potable dans toutes les contrées du pays. Preuve que le pouvoir du nouveau départ reste conscient de l’enjeu que représente l’eau, surtout dans un pays sous- développé comme le Bénin. Dans ces conditions, privatiser l’eau ne parait pas le meilleur choix, à nos yeux. Au motif que le passage des sociétés publiques-les rares dont dispose encore le pays- finissent souvent en eaux troubles. Le cas de la Soneb dérogera-t-il à la règle ? Echappera-t-elle à l’eau trouble ?
Esmer Kakpo









